découvrez ici une anecdote par jour. Nous avons le plaisir de vous faire partager nos aventures de mères aveugles avec nos enfants et nos concitoyens valides. Une bonne touche d'humour vous est offerte pour égayer vos journées ou soirées. Une sensibilisation douce et drôle au handicap visuel. Bonne lecture. #Handicap #sensibilisation #parents #aveugles #humour
Continuons notre mini série sur les préjugés.
Quand on est parent aveugle, les préjugés voient très bien… Il y a des soirs où l’on travaille. Il y a des soirs où l’on rit. Et puis il y a des soirs où l’on découvre, une fois de plus, que les préjugés ont la vie dure… et parfois même une confiance en eux absolument remarquable.
À l’époque, ma première fille était encore toute petite. Moi, je travaillais comme guide au restaurant Dans le Noir ? à Paris. Pour celles et ceux qui ne connaissent pas le concept, c’est un restaurant où l’on dîne dans l’obscurité totale, guidé et servi par des personnes non-voyantes ou malvoyantes. Le principe est simple : pendant quelques heures, on met de côté le regard, les apparences, les jugements visuels, et on redécouvre le goût, les odeurs, les textures, les sons… et parfois même un peu son humilité.
C’est une expérience sensorielle, bien sûr. Mais c’est aussi, pour beaucoup, une rencontre avec un autre rapport au monde. Enfin… en théorie.
Parce qu’en pratique, certains clients ressortent surtout avec la confirmation très personnelle qu’ils étaient venus avec leurs idées bien rangées et qu’ils comptent repartir avec.
Comme souvent, ce soir-là, je discutais avec les clients. J’ai toujours aimé ces échanges. J’aime entendre leurs impressions, répondre à leurs questions, expliquer mon quotidien, parler simplement de ce que je vis. Souvent, cela donne lieu à de vraies conversations. Parfois, à de grands moments de solitude.
Une dame me demande alors si j’ai des enfants. Enfin, pour être honnête, sa question ressemblait plutôt à :
“Mais… vous pouvez avoir des enfants ?” Alors déjà, rien que là, on sent qu’on part sur des bases solides.
Je lui souris et je lui réponds tranquillement que oui, bien sûr. Que, sauf information que la biologie aurait décidé de transmettre discrètement à une partie de la population sans me prévenir, les personnes aveugles font des enfants exactement comme tout le monde. Rien de mystérieux, rien d’expérimental, rien qui nécessite l’autorisation d’un comité secret.
Je lui explique donc que oui, j’ai une fille, et qu’elle est encore toute petite.
Et là, sans trembler, elle me lance : “Mais vous ne pouvez pas vous en occuper… Qui s’occupe d’elle ?” J’avoue, à ce moment-là, mon sens de l’humour a pris le volant.
Je lui ai répondu, très sérieusement : “Vous avez raison madame, je ne peux pas m’occuper d’elle. Donc, vous comprenez bien, j’ai fait placer mon enfant. C’était ce qu’il y avait de plus judicieux.” Et là… sans la moindre hésitation, elle me répond : “Oui, vous avez eu bien raison.” Je vous laisse savourer le silence intérieur qui a suivi.
J’étais sidérée. Enfin… sidérée, oui, mais à moitié seulement, parce qu’au fond, j’avais tendu le piège et elle avait sauté dedans avec une aisance olympique. Disons que je lui avais tendu le bâton, et elle avait construit toute la clôture avec.
Je lui ai donc expliqué, très calmement, qu’en réalité, quand je travaille, c’est le père de ma fille qui s’occupe d’elle.
Ce à quoi elle répond, très sûre d’elle encore une fois : “Ah, je suppose que le père voit.” Eh bien non, madame. Raté encore.
Je lui réponds donc : “Non, le père ne voit pas non plus.” Petit moment de flottement.
Puis je continue : quand je suis à la maison, c’est moi qui m’occupe de ma fille si son père n’est pas là. Et quand nous sommes tous les deux présents, nous faisons ce que font… attention, révélation… tous les parents du monde : nous nous en occupons tous les deux.
Incroyable, je sais.
Le plus intéressant dans cette scène, ce n’était même pas la dame. C’étaient ses propres enfants, présents avec elle, qui étaient manifestement beaucoup plus ouverts que leur mère. Eux ont été très surpris par ses réactions, au point de lui demander : “Mais alors, pourquoi es-tu venue manger ici ?” Et elle a répondu : “Parce que vous m’avez obligée.”
Tout était dit.
C’est dommage, au fond. Vraiment dommage. Parce qu’elle avait là une vraie occasion de vivre quelque chose de différent. De sortir de son cadre habituel. De découvrir un lieu pensé autrement. De rencontrer une personne aveugle dans sa réalité, dans son travail, dans sa vie de femme et de mère. Elle aurait pu profiter pleinement de l’expérience, rire, poser ses questions autrement, repartir un peu moins sûre d’elle et un peu plus curieuse. Elle aurait pu ressortir avec moins de préjugés.
Mais non.
Elle a préféré rester fidèle à ses convictions : une mère aveugle ne peut forcément pas bien s’occuper de son enfant.
C’est sans doute ça, le plus fascinant avec les préjugés : ils résistent même aux faits. Vous pouvez être là, en chair, en os, au travail, articulée, autonome, parent, organisée, debout devant la personne… cela ne suffit parfois pas. Le préjugé, lui, voit ce qu’il a décidé de voir.
Et pourtant, la réalité est beaucoup plus simple que les fantasmes.
Être parent quand on est aveugle, ce n’est pas être un parent “diminué”. Ce n’est pas non plus être un héros. C’est être parent, tout simplement, avec ses repères, ses adaptations, son organisation, ses habitudes, ses astuces, ses fatigues, ses joies, ses fous rires, ses inquiétudes, ses lessives, ses horaires, ses câlins, ses disputes pour les devoirs et ses négociations sur l’heure du coucher.
Oui, on fait différemment sur certains aspects. Oui, on développe d’autres réflexes. Oui, on aménage parfois les choses autrement. Mais depuis quand “faire autrement” veut dire “faire moins bien” ?
Ce qui manque le plus aux parents aveugles, ce n’est pas la compétence. C’est souvent simplement le bénéfice du doute.
On les interroge davantage. On les soupçonne plus vite. On les admire parfois de façon exagérée pour des gestes ordinaires, ou au contraire on les juge incapables avant même de les connaître. Entre l’infantilisation et la suspicion, il reste parfois peu de place pour quelque chose de tout bête : la normalité.
Or la normalité, elle est là.
Aujourd’hui, ma “petite” fille a 14 ans. Et je vous rassure : elle va très bien. C’est une très bonne élève, une adolescente comme les autres, avec sa personnalité, ses qualités, ses humeurs, ses envies, son univers. Elle ne manque de rien, ni matériellement, ni affectivement. Elle a grandi dans une famille où l’amour, la présence, l’éducation et l’attention n’ont jamais eu besoin de passer par le regard pour exister pleinement.
Alors non, un parent aveugle n’est pas un parent au rabais.
Et non, un enfant n’est pas en danger parce que ses parents ne voient pas.
Le vrai danger, à mon sens, ce sont surtout les certitudes de ceux qui regardent le handicap de loin et pensent déjà tout savoir.
Cette dame n’aura sans doute jamais changé d’avis. Tant pis.
Mais si cette anecdote peut, elle, faire sourire, faire réfléchir, ou faire tomber une ou deux idées reçues, alors elle n’aura pas servi à rien.
Retenons ici que visiblement, ne pas voir n’empêche pas d’élever un enfant.
En revanche, avoir des œillères, ça peut empêcher de comprendre le monde.
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