découvrez ici une anecdote par jour. Nous avons le plaisir de vous faire partager nos aventures de mères aveugles avec nos enfants et nos concitoyens valides. Une bonne touche d'humour vous est offerte pour égayer vos journées ou soirées. Une sensibilisation douce et drôle au handicap visuel. Bonne lecture. #Handicap #sensibilisation #parents #aveugles #humour
Encore une fois au #jardindacclimatation.
Et cette fois, le personnel n’y est absolument pour rien.
Nous étions neuf. La famille au grand complet. Tranquillement installés sur un banc à prendre le goûter. Oui, pas que les enfants. Tout le monde avec une crêpe à la main. Le sucre glace volait, les serviettes collaient, la vie était belle.
Les trois quarts de la troupe, bien rassasiés, partent faire un petit manège. Restent mon mari et moi, toujours sur ce fameux banc, en train de digérer et de discuter tranquillement.
S’installe alors à ma gauche une personne d’un certain âge. Ou d’un âge certain. À vous de voir.
Sans bonjour.
Sans introduction.
Sans rien.
Et là, tout haut :
— C’est bien les aveugles d’être ici pour vous ! Pardon ?
— C’est bien les aveugles d’être ici pour vous ! Je demande :
— Pardon ?
Et il répète, encore, toujours avec ce grand sourire qui s’entend dans la voix :
— J’ai dit que c’est bien les aveugles d’être ici pour vous ! Alors on va s’arrêter deux minutes sur cette phrase.
“C’est bien les aveugles …”
Les aveugles.
Une catégorie.
Un bloc.
Un groupe à part.
Comme si nous étions un concept. Une sortie pédagogique. Une animation du parc.
Je lui demande calmement :
— Comment ça ?
Et là ? Rien.
Si ce n’est encore :
— C’est bien les aveugles d’être ici pour vous !
À ce moment précis, si je n’avais pas été celle que je suis, j’aurais pu répondre quelque chose du style :
« C’est bien les vieux de sortir de la maison de retraite de temps en temps et de gambader tant qu’on le peut dans un parc… »
Parce que moi aussi, je peux faire des catégories.
Moi aussi, je peux réduire une personne à son âge.
Moi aussi, je peux transformer quelqu’un en étiquette.
Mais justement, je ne le fais pas.
Et c’est bien ça le problème.
Je lui explique donc, très calmement, que je ne comprends pas le sens de sa phrase. Que nous sommes des personnes comme les autres. Que nous avons la même vie que les personnes valides, jeunes ou moins jeunes. Qu’il est normal que nous soyons dans un parc. Normal que nous fassions des manèges. Normal que nous mangions des crêpes. Normal que nous existions dans l’espace public.
Parce que non, ce n’est pas “bien pour les aveugles”.
Ce n’est pas “mignon que les aveugles sortent”.
Ce n’est pas “surprenant que les aveugles profitent”.
C’est normal.
Le handicap visuel ne nous met pas dans une catégorie à part.
Il ne fait pas de nous un sous-groupe de la société.
Il ne transforme pas une famille en curiosité.
Le vrai bon comportement, il est simple :
On ne parle pas “des aveugles” comme on parlerait d’une espèce rare.
On ne félicite pas quelqu’un d’être présent dans un parc.
On commence par un bonjour.
On s’adresse à des personnes, pas à une étiquette.
Parce que le jour où moi je commence à dire “les vieux”, “les jeunes”, “les valides”, “les handicapés” comme des blocs homogènes, je fais exactement ce que je dénonce.
Et ça, je refuse.
Alors oui, monsieur, vous avez répété :
— C’est bien les aveugles d’être ici pour vous ! Encore.
Et encore.
Et encore.
Et moi, je répète aujourd’hui :
Ce ne sont pas “les aveugles”.
Ce sont des personnes.
Et dans un parc, une famille qui mange des crêpes sur un banc n’a pas à être exceptionnelle. Elle est juste… à sa place.